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Oripeaux

Un souvenir de Gatien

Elle était en robe bleue

Gatien, surveillant son sillon, se rappelle et tandis qu'il suit le pas tranquille du cheval revient le souvenir de cette matinée sous un soleil radieux, où cette inconnue montant de la vallée s'est arrêtée pour souffler un instant au bord du champ, et quand elle a tourné les yeux de son côté leurs regards se sont croisés, comme un frisson courut le long de son échine, puis il s'est redressé, essuyant son front du dos de son poignet, juste pour voir l'étrangère poursuivre sa marche et disparaître au tournant du sentier sans avoir prononcé la moindre parole.

La terre est légère, le cheval tire puissamment, le soc ouvre une saignée parfaitement droite, rejetant de côté la vague noire dont Gatien regarde le déferlement monotone en se rappelant tous les mots qu'il n'a pas prononcés, tous les gestes qu'il n'a pas esquissés, tous les sourires qui n'ont pas répondu à celui que cette inconnue lui a, s'en souvient-il, adressé, mais vraiment s'en souvient-il ou ne fait-il qu'imaginer le léger relèvement de ces lèvres, l'éclat dans ces yeux pleins d'une douceur qui maintenant encore le caresse ?

Des filles, bien sûr qu'il en a connu, qu'est-ce que vous croyez, Gatien se redresse et son air fiérot amuse les bergeronnettes et les mantes religieuses, des tas qu'il a plaisantées, qu'il a fait danser, qui ont chanté avec lui du temps qu'il allait aux fêtes il n'y a pas si longtemps, et ses bras s'arrondissent en étreignant un souvenir d'épaules et ses narines s'écartent en respirant à nouveau des parfums provocants, tandis que le cheval étonné de ne plus sentir la tension sur son licou s'arrête net et le soir tombe sans se presser.

Les jours ont déjà bien raccourci remarque-t-il en pénétrant dans la tiède semi-obscurité juste adoucie par l'ampoule de vingt watts éclairant un peu les mains rêches affairées à l'épluchage de patates dont les fins copeaux tombent dans le tablier de la Mère qui sourit au sourire de Gatien tirant une chaise pour délacer ses lourds souliers et qui questionne d'une voix joyeuse M'as-tu bien monté des carottes du jardin, que je viens de passer les dernières dans la soupe et puis tous deux s'enveloppent dans un silence apaisé.

Il a bien fallu, pense tout à coup Gatien, et s'interrompt dans la lecture des morts dans le journal pour la Mère qui se récriait parfois à la mention de la Jeanne des Échandeaux ou de la Mirabel qu'on la croyait partie depuis longtemps celle-là, et qui ne lève pas la tête au mutisme soudain de son fils, il a bien fallu reprendre, quand le Père est tombé d'un seul coup, et bien sûr c'était fini, les fêtes, car abattre seul le travail de deux, bien sûr il peut s'en sortir, surtout que la Mère fait encore tout à l'intérieur, et Gatien renifle.

Se penchant pour fermer les volets de l'étroite fenêtre, Gatien reste un moment écouter la brise du soir fredonner dans les branches en égaillant leurs feuilles, dont l'odeur humide noie sa mélancolie bercée par la clarté vacillante d'une lune qui joue avec les nuages fugitifs, dont la glissade emporte sa pensée dans un royaume où tout est doux et scintille, habité par une magicienne en robe bleue qui lui sourit et parle une langue merveilleuse à laquelle il répond avec joie, goûtant la paix annonçant la venue de l'hiver.

Poursuivant comme dans les deux poèmes précédents ma participation à l’exploration par Gilles Esposito-Farèse des métatogs maximaux, je me suis intéressé à la généralisation qu’il en a faite, n’exigeant plus que la longueur de chaque vers soit un nombre premier, mais maintenant les autres exigences. Ainsi le poème ci-dessus est un métatog maximal de structure 7+150+150+150+150+150+150 : on vérifie que les totaux des troncatures aux premiers vers 7, 157, 307, 457, 607, 757, 907 sont tous premiers et il est impossible d’aller plus loin.
Posté sur la liste Oulipo le 16 septembre 2026
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2 replies on “Un souvenir de Gatien”