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trottoir

il regarde
fiévreux le trottoir
indifférent aux gens qui courent
aux sirènes hurlant aux poseurs de rubalises
il regarde la tache brune et ne comprend pas pourquoi la ville soudain penche

il appelle
répétant un nom
dont il aime tant la chaleur
sans croire les voix qui répondent en s'éteignant

c'est fini
il n'existe plus
un inconnu te l'a ravi

souviens-toi
murmurent ses yeux
fixés sur la tache visqueuse
nous avons été deux aigles tournant dans le ciel
le soleil jouant sur nos plumes faisait resplendir nos silhouettes jumelles

souviens-toi
du jardin fertile
que nous arrosions tous les deux
riant de voir mûrir une guirlande de fruits

souviens-toi
que nous étions blé
sous la caresse du vent

orphelins
le jardin le vent

et le ciel

Un attentat raciste à Trappes vient d’éveiller l’horreur de tout le pays. Dans ce bigollo, qui ne vise pas à l’exactitude des faits et personnages, j’ai voulu traduire le fait qu’au delà de l’abjection raciste, la victime est un homme, avec une vie, une famille, une âme.

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la pancarte en carton

que veux-tu
jeune échevelé
dont la danse me laisse triste
dont les slogans à toute force me rendent sourd
que cherches-tu courant à perdre haleine sur la chaussée un drapeau dans ta main

ainsi parle
un homme au cœur gris
qui regarde avec désespoir
la rue s'enrager d'un tourbillon multicolore

l'écolier
sur qui les coups pleuvent
tient une pancarte en carton
il rit au milieu des camarades qui défilent
il rit au milieu des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes

d'un gros feutre
il a dessiné
sur sa pancarte de carton
une école avec des fenêtres ouvertes grand
avec des fleurs aux stylos de grands soleils aux tableaux des ailes aux dictionnaires

se tournant
vers l'homme au cœur gris
l'écolier fait un grand sourire
comme l'homme n'en avait jamais encore vu

il répond
ce que nous voulons
tu ne peux pas nous le donner

nous voulons
un ciel enfin bleu

et voler

Un petit salut aux lycéens qui manifestent dans toute la France.

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Oripeaux

panoramique

bleu d'été
les dames radieuses
ont dévêtu leur manteau blanc
un hâle ocre pare leurs bras tendus vers le ciel
en ligne filent une danse à la cadence lente qui serpente démente

un ours grogne
prêt à s'élancer
pour se joindre à la cavalcade
d'êtres vagues qui s'éloignent par bonds capricieux

mille insectes
aux élytres bleues
s'affairent à grands crissements

le chat blanc
se mire dans l'eau

oublieuse

C’était mardi. Me baladant j’ai fait avec mon téléphone un panoramique du paysage qui s’étalait devant moi. Puis j’ai pensé à un bigollo dont la première strophe m’est venue en tête. Je l’ai terminé à la maison, et ça m’a donné l’idée du poème d’altitude :

« Le poème d’altitude est à la montagne ce que le poème de métro est à la grande métropole.

Un poème d’altitude se compose lors d’une randonnée en montagne, à l’occasion de la pose casse-croûte. Seule la première strophe est composée pendant cette pose, qui doit se faire à une altitude d’au moins 800 mètres. Cette strophe est transcrite au retour de la rando, et complétée d’autant de strophes supplémentaires que désiré. Il est à proscrire de composer plus d’une strophe au cours de la balade car, pour des raisons de sécurité, on ne doit pas traîner là-haut. »

Note sur le panoramique : la chaîne de Belledonne ( belle donne = les « belles dames » en patois) ; le mont Granier et les sommets de la Chartreuse ; la plaine de Chambéry ; la Dent du Chat ; le lac du Bourget.

Posté sur la liste Oulipo le 1er octobre 2026
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Oripeaux

Fossilisation de Verlaine

Jours sans

Tramontane
sifflant, monotone,
nous dit les désirs, la langueur,
force les sanglots passionnés, gelant une soif
de longs jours sans, d'amorce stérile, des voix que cœur mord contrefaisant violons.

Sourire à
mon loisir sournois
de mort, que blessent simulacres ?

Mirent l'ombre,
amenant automne,

hiers gris.
Stérile voix

Tramontane, sifflant,
nous dit désirs : la force,
les passionnés gelant.
Soif de jours sans amorce.

Stérile voix que mord,
contrefaisant sourire,
à loisir sournois mort
que simulacres mirent.

Ombre amenant hiers gris.

Après la fossilisation de Proust, on applique le même procédé de fossilisation à partir de la première strophe de Chanson d’automne de Paul Verlaine. Cette fois-ci la permutation intervenant dans le premier temps est la permutation de Queneau-Daniel illustrée ci-dessous ; le visuel, évoquant la gidouille chère au Collège de Pataphysique, suggère l’idée d’un coquillage ( voir figure ci-dessous). Pour ce second essai on choisit au deuxième temps d’intercaler deux mots entre deux termes successifs de la phrase permutée. Les temps 2 et 3 fournissent respectivement les deux poèmes ci-dessus, dont le premier est en forme de bigollo, et le second se compose essentiellement de deux strophes rimées.

Posté sur la liste Oulipo le 26 juin 2026.

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la coupe sombre

vous allez
disputer des matchs
je ne vous regarderai pas
vos dribbles magiques auront la couleur du sang
dans vos buts d'anthologie on verra les pourchassés les emprisonnés les morts
vos arrêts réflexes résonneront du pleur des mères à genoux tenant dans leurs bras un enfant déchiqueté par un missile

votre coupe
est pleine de larmes
pleine des dollars mal gagnés
pleine du sable où se morfondent les exilés
vos maillots ont la couleur kaki des uniformes et des tanks ivres de gloire

vos chaussures
aux crampons luisants
piétinent les hommes qui souffrent
vos ballons sont les crânes des captifs que l'on frappe

vous offrez
un prix de la paix
au voleur qui tue et qui rit

du gagnant
je ne saurai rien

mon cœur saigne

Ce 11 juin 2026 débute la coupe du monde de football aux États Unis, au Mexique et au Canada. Le comportement de la FIFA vis-à-vis de Donald Trump m’a inspiré le présent bigollo.

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O Q T F

c'est un homme
sous O Q T F
sur lui les fusils sont braqués
c'est un homme voyez-vous qu'on ne veut pas chez nous

c'est un homme
au fond d'un ravin
c'est un corps qu'on a fracassé

la justice
oubliera très vite

rien qu'un homme

Débouté de sa demande d’asile en France, un ressortissant hondurien de 37 ans, Ruben Asdruval Torres Acosta, a été retrouvé mort quelques jours après son retour au Honduras.

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Le prix de la vie

lueurs

cris celés
cercueil remisé
lisez les lemmes ciselés
humez mille curieuses lueurs si recherchées

les misères
les heures hurlées
cessez leur recueil cumuler

riches schèmes
irisez le ciel

luis lumière

Rémi Schulz était membre de la liste Oulipo, et son blog étonnait toujours par la difficulté et la beauté des défis qu’il se lançait. Ce poème participe à l’hommage qui lui a été rendu après sa mort le 3 mai. C’est un bigollo suivant la contrainte du beau présent : les seules lettres utilisées sont celles de son prénom et de son nom.
Posté sur la liste Oulipo le 12 mai 2026.

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le premier mai

quand éclot
la fleur du muguet
l'ouvrier sort de l'atelier
la caissière est en marche et ses enfants sont heureux
maçon travailleur agricole maître d'école routier comptable infirmière
tous brandissant leurs banderoles défilent en souriant à l'espoir que de leur lutte naisse un monde où l'on travaille au soleil

les cris forts
les chants les drapeaux
mettent la rue en farandole
et chacun sait qu'un jour les barrières tomberont
un jour où le poids s'enlèvera des épaules et les mains se rencontreront

une houle
monte et se répand
une vague puissante et belle
dont la rumeur se répercute de mur en mur

la fierté
emplit les regards
de ceux qui bâtissent la vie

quand éclot
la fleur du muguet

marche l'homme

La structure de bigollo se distingue mieux sur l’image ci-dessous.

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Le prix de la vie

silence

le grand arbre
allonge ses branches
du vent les caresse l'archet
il fuse un rondeau joyeux dont les notes scintillent
au pied des montagnes rougeoyantes l'arbre et le vent en secret chantent l'amour
de sa voix claire à cet hymne le rossignol allie sa sereine mélodie et voici l'aurore qui frissonne de bonheur

de la sève
s'étanche la soif
dans les ténèbres de l'humus
la feuille aux oiseaux révèle un monde aborigène
elle écrit dans le ciel les stances d'un mystérieux poème où rire et pleur s'enlacent

fraîche l'ombre
qu'en ces rameaux goûtent
l'écureuil la bergeronnette
qui se cachent se rassurent sautillent s'affairent

mais de l'arbre
s'excave le tronc
de galeries où la mort rampe

vent mauvais
fracas de la chute

puis silence

Ma sœur Jacqueline est décédée le 14 janvier 2026. Pendant une partie importante de sa vie, elle s’est consacrée à la poésie. J’ai composé ce bigollo en pensant à elle. La structure en bigollo est plus visible sur l’image ci-dessous.

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Le prix de la vie

la voyageuse

se posant
près des sources vives
de son aile multicolore
la voyageuse a tiré une plume très belle
accroupie elle la trempe dans des coupes emplies de teintures chatoyantes
cette rémige caresse l’étoffe et bientôt affleurent des coloris limpides que traversent des marbrures mystérieuses

turbulents
les yeux grands ouverts
des groupes d’enfants souriants
s’assoient sous l’arbre immense où se chamaillent des singes
et la voyageuse pince les cordes d'une vina qui résonne sonore

sa chanson
dans l'ombre des branches
s'étire en guirlande joyeuse
sous laquelle ondulent des statuettes de bronze

l’œil riant
les sages les prêtres
tendent leurs mains parlent de paix

au matin
par le vent reprise

s'envola

Peintre, sculpteur, poète, musicienne, ma sœur Florence Rastogi, qui signait Marateste, était l’épouse du peintre Jagdish Rastogi. Elle est décédée le 14 octobre 2025. J’ai composé ce bigollo en pensant à elle. La structure en bigollo est plus visible sur l’image ci-dessous.

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